L’histoire d’Une Vie

La porte s’ouvre. Mathilde, l’intervenante, découvre un homme de belle stature, élégamment vêtu d’un costume trois-pièces. Il l’accueille amicalement. « Je n’avais alors pas vu qu’il était aveugle ». En s’installant et reconnaissant une machine qu’elle connaît bien, elle découvre qu’il ne voit plus. Elle lui demande, il répond tout simplement : « Non je ne vois pas ».

Et la discussion s’engage tranquillement. Quelques mois ont passé depuis la mort de son épouse, mais il est resté déboussolé. Marguerite, l’amour de sa vie, était une femme au tempérament trempé, elle tenait la maison d’une main forte. Depuis de longues années, l’équilibre s’était ainsi construit : lui s’était installé dans une posture tranquille qui lui convenait bien, et elle tenait le rôle du pivot familial qui les rassurait tous. La mort a bouleversé tous ses repères. Sa tâche est désormais d’endosser la carrure de sa femme, et de devenir à lui seul le ciment familial. Mais il ne sait comment s’y prendre.

Quand « écrire ses mémoires » veut dire « donner sa vie »

Une de ses petites-filles, attentive, remarque le malaise de son grand-père. Elle contacte Philomène, mais s’évade aussitôt. Bien vite, Philomène cerne la tristesse profonde de ce grand monsieur : il se sent seul et vain.

Elle lui propose alors d’écrire un livre. Pas d’abord un chef d’oeuvre littéraire, mais un trésor familial, un journal. Pour laisser une trace aux générations suivantes, encore trop jeunes pour s’intéresser à l’histoire des aînés, mais qui un jour, peut-être voudront savoir. Transmettre, être utile : la voie pour retrouver sa place. Il accepte, il appellera cette oeuvre : Une Vie.

Dès qu’il perdit la vue, il développa une mémoire fascinante. « C’était incroyable, à chaque nouvelle rencontre, il se souvenait précisément de là où nous nous étions arrêtés et repartait », explique Mathilde. Attentive, elle prenait en note chaque souvenir, chaque étape, qu’elle mettait en forme chez elle, le soir, pour lui présenter la fois suivante.

Mais voilà qu’au bout de plusieurs mois, l’intervenante le retrouve dépité : « Ce que je fais ne sert à rien ». En effet, sa famille à qui il désire transmettre sa vie semble peu consciente de ce que représente pour lui cet ouvrage. Philomène comprend donc qu’au fond rien ne peut fonctionner tant que demeure cette fracture avec la famille.

L’aventure de l’unité par la plume

L’intervenante contacte donc un des fils : il ouvre les mémoires, les parcourt, et peu à peu s’intéresse à l’oeuvre, et donc à la vie de son père. Elle contacte ensuite sa fille, pour lui demander de ressortir des photographies qu’elle seule peut retrouver, d’autant que son père est aveugle : la responsabilité confiée par Philomène à cette dernière lui permet de prendre part au projet. Et c’est ainsi que ce père de famille reprend sa plume pour continuer son travail.

L’oeuvre est enfin terminée. Livre de mémoire, pour conserver une histoire d’homme illustrée par des images. Livre de famille, pour raconter aux générations suivantes comment par exemple son père fut appelé au front pour la guerre.

Le Noël qui suit, toute la famille se réunit autour du grand-père comblé et remercié de ses efforts. Tous étaient là pour l’entourer, ce qui n’avait pas été le cas depuis bien longtemps, ses cinq enfants, ses vingt petits-enfants, et ses… 60 arrière petits-enfants : un tel investissement en valait bien la peine !

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